Depuis un accident survenu dans mon enfance, je n’ai jamais connu la sensation de courir librement. Ni pour une compétition, ni pour le jeu, mais simplement pour l’élan lui‑même — cette impulsion spontanée n’a jamais fait partie de ma vie.
Avec le temps, pourtant, j’ai réussi à retrouver la marche. À l’aide de béquilles, certes, mais sentir mes pieds toucher le sol et mon corps avancer représentait un progrès réel. J’en étais arrivée à pouvoir espérer qu’un jour, peut‑être, je marcherais sans appui.
Puis, ce mois‑ci, tout ce qui s’était patiemment construit s’est effondré en un instant. Sous le poids de la neige, le toit s’est écroulé et m’a frappée alors que je me déplaçais en fauteuil roulant. C’était trop soudain pour réagir, trop brutal pour anticiper.
Depuis, marcher est devenu impossible. On pourrait dire que l’impossibilité de courir s’est simplement doublée de celle de marcher. Mais ces pertes ne portent pas le même poids.
Le désir de courir existait avant même mes souvenirs. Traverser un champ sans destination, abandonner le corps au mouvement — ce rêve a toujours été lointain. L’accident de ce mois‑ci l’a définitivement brisé.
La guérison prendra du temps.Les morceaux en cours de création n’avancent plus comme prévu, et une chanson presque achevée a dû être reportée. À la place, j’ai commencé à écrire une nouvelle musique, née de ce sentiment de perte. Il faudra longtemps avant qu’elle ne prenne forme.
Je pensais avancer.
Les efforts et les changements s’accumulaient, c’était réel.Mais la réalité peut les annuler sans hésitation. Plus que l’impossibilité de marcher, c’est le sentiment de ne peut‑être plus pouvoir espérer qui me pèse le plus. Cette impression que le monde perd soudain ses couleurs et devient d’un gris terne m’est encore étrangère.
Et pourtant, je continue à créer du son. Pour ne pas abandonner l’expression, même lorsque tant de possibles ont disparu.